L'équilibre des forces

Publié le par Chris Austin

par Christopher Agustin

En ces temps de présidentielles, de choix de société et de valeurs, il est une constatation particulière sur la France. Nous avons évité dans les années 80 et 90 une mise en application d’une tendance mondiale : le libéralisme. Evidemment, l’humanisme qui a prévalu est plus positif que les drames que le libéralisme a pu engendrer partout ailleurs (même si la situation des délocalisations existe évidemment ici) ; mais pour autant, le réalisme économique n’est plus réellement au centre du débat.

Prenons par exemple la télévision. Nous sommes typiquement dans une situation non concurrentielle. Une parenthèse particulière française. Où finalement, les acteurs de l’audiovisuel télévisuel se battent gentiment sur des problématiques arrondies. Nous nous trouvons dans une situation pacifiée où le lobbying souterrain a une importance forte, où là aussi, la fracture entre « l’élite audiovisuelle » et le grand public de grandir, les derniers se sentant lésés par les choix parfois irrationnels d’une économie aux problématiques plus complexes qu’elles ne devraient être.

Ce n’est pas forcément du populisme que de dire cela, dernier exemple en date : le canal bonus attribué aux acteurs traditionnels de la télévision, lors du switch off*. Evidemment, les grands groupes TV qui travaillent depuis des années au soutien économique d’industries de création méritent d’être soutenues. Voire « dédommagées ». Mais dédommagées de quoi ? La suppression de l’analogique, permettant à la totalité des français (par la TNT, le satellite, l’ADSL, le câble) de recevoir plus de programmes, permettant de développer de nouvelles technologies (TV mobile), a-t-elle une réelle incidence négative sur les acteurs traditionnels ? Et surtout, la volonté étatique d’équilibrer les acteurs en présence sur la TNT n’a-t-elle pas artificiellement créé des acteurs nouveaux ayant désormais des difficultés à remplir leur antenne ? Les problématiques de droits audiovisuels face auxquels NRJ et Lagardère se placent sont la résultante d’un manque d’équilibre des forces dans le PAF.

Si l’on prend simplement les résultats d’audience, il est une chaîne qui dépasse de loin toutes les autres**. Pire, si l’on se penche sur les résultats publicitaires, cette même chaîne dépasse encore plus ses concurrents. Ce n’est pas une critique vis-à-vis de TF1. Bien au contraire. Rien n’est plus difficile d’arriver à ces résultats d’audience, de part de marché publicitaire, de les maintenir à ces niveaux exceptionnels depuis des dizaines d’années. Pour autant, l’analyse se porte en termes de dynamisme général du marché. La gestion de la (rente de) situation ne permet aucune prise de risques de la part des leaders… et des suiveurs. Ces derniers sont bien trop loin des parts d’audience et de marché publicitaire pour pouvoir essayer de ravir durablement la place de leader, quel que soit la tranche horaire visée, d’ailleurs.

Alors, même s’il est détestable de le faire, si l’on regarde du côté des Etats-Unis, la part d’audience des différents networks est proche, très proche, et la créativité est à son maximum. Des efforts dans la qualité, l’investissement et la réactivité, sont faits quotidiennement. La production nationale engendre toujours plus d’audience que l’étrangère. Cette constatation est également faite en Allemagne. La majorité des chaînes (avec une offre câblée forte) se suivent dans les audiences ; et le niveau de production nationale est au plus fort. Mieux, même sans quotas obligatoires d’œuvres européennes et nationales, les chaînes produisent plus que les niveaux prévus dans la directive TSF. Alors oui, si, artificiellement, en France, par l’obligation juridique, nous nous trouvons dans une situation de création forte (cinéma et audiovisuel), l’esprit n’est pas le même. Nous sommes dans des rentes de situation, liées à la gestion administrative des obligations. Quand aux Etats Unis (où ailleurs), un projet de série est proposé à toutes les chaînes, simplement parce qu’il est bon (quitte à faire une surenchère pour avoir les meilleurs moyens, la meilleure exposition, et un danger plus grand que la série s’arrête), en France, nous nous trouvons dans une situation d’exclusivité, où, un projet doit être spécifiquement dédié à un diffuseur. Et chaque diffuseur se cambre dans son attitude et sa posture éditoriale, plutôt que d’aspirer à la nouveauté et à la modernité.

Non, le téléspectateur n’est pas frileux (de bons projets tels que « Clara Sheller » en est la preuve). Non le téléspectateur n’a pas mauvais goût (sans rentrer dans le populisme selon lequel le téléspectateur a toujours raison). Oui le téléspectateur sait reconnaître la qualité de ce qu’il regarde ou pas (« L’Etat de Grâce » en est l’exemple frappant). Alors, la vraie question est de savoir quel est le degré de liberté que l’on désire. On a la politique que l’on mérite. On a la télévision que l’on mérite. Accepter le marché, c’est accepter une liberté certaine et une modernité réelle. Rigidifier l’ensemble, c’est se trouver confronté à des situations improbables, que les téléspectateurs refusent malgré tout (il suffit de voir les sondages d’image sur la télévision).

Le libéralisme n’est pas forcément la solution. Le réalisme davantage. Prenons la BBC. Gérer l’une des plus grosses institutions publiques mondiales comme un groupe privé n’empêche ni la qualité ni l’audience. Et c’est son concurrent privé (ITV) qui est en difficulté. La BBC ne cède pas forcément au populisme et remplit mieux qu’en France ses obligations de service public (chaîne parlementaire gérée par la BBC, chaîne d’information nationale et internationale gérée par la BBC, chaînes enfants sur la TNT…). Ayons une vision d’équilibre entre le privé et le public. Equilibre pas seulement en nombre de chaînes, mais également sur d’autres paramètres économiques.

Redynamisons le marché, cela ne sera pas pire que l’exception culturelle française actuelle, remplie de formats internationaux vaguement adaptés (en télé réalité, documentaires et même fictions…). Notre politique d’exception n’aura pas fait rempart, sans insulter les créateurs qui aimeraient être plus écoutés par les diffuseurs, à la non création française.

Christophe.Agustin

*  arrêt de l'analogique et passage au tout-numérique, prévu en France en 2012
** TF1

Publié dans media-tv

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